“Haïti, la logique du pire”

Par Arnaud Robert
Paru dans Le Temps, le 10 juillet 2021
Dans le cimetière de Port-au-Prince, ville intérieure aux caveaux défoncés et aux âmes errantes, il existe une petite stèle terreuse sur laquelle un nom presque illisible est gravé à la main. Il s’agit du mémorial à Jean-Jacques Dessalines, père de la nation haïtienne assassiné en 1806, deux ans seulement après que ce pays né de la traite esclavagiste et de la plantation coloniale a conquis son indépendance sur la première armée du monde, celle de la France. A l’époque déjà, des forces contradictoires laminaient les espoirs de consensus. Ce qui s’est passé dans la nuit de mardi – que des sicaires à la solde d’on-ne-sait-qui liquident le président dans sa résidence – procède d’une incapacité historique à construire sur ce territoire plus petit que la Suisse un État crédible.
Il faut aller chercher l’origine de la crise actuelle dans les conséquences inattendues du séisme du 12 janvier 2010. L’effondrement du palais national est partout la métaphore d’un État défait et les élections qui ont lieu en pleine épidémie de choléra accouchent de Michel Martelly, candidat antisystème, star de la chanson qui, sous couvert de plaisanteries graveleuses, est surtout un nostalgique de l’ordre duvaliériste. Son poulain, l’entrepreneur Jovenel Moïse, lui succède et ses dérives autocratiques, son incroyable nullité dans la gestion des affaires courantes, la corruption endémique de son régime, débouchent sur un délitement total de l’administration, des forces de sécurité, et sur des manifestations qui, pendant des mois, bloquent le pays.
La nation que Jovenel Moïse a laissé est sans doute la pire version d’Haïti qu’on puisse concevoir. La brutalité des gangs qui a toujours été utilisée par les différents pouvoirs politique et l’élite économique mine l’idée même de vie publique. Des armes lourdes et des combats qui relèvent de plus en plus de la guerre civile métastasent dans les quartiers populaires de la capitale, au point où la notion même de « somalisation » d’Haïti apparaît comme un scénario de plus en plus plausible. Par ailleurs, le président défunt gouvernait par décret, sans parlement ni Sénat ; on ne voit pas bien comment la débâcle institutionnelle dont son assassinat est la conclusion pourra être résolue. Et, en attendant, la précarité alimentaire de populations soumises à la violence quotidienne s’aggrave partout dans le pays.
Dans cette logique du pire, dans cette idée que si la tête est pourrie il faut la trancher, les marges de manœuvres semblent infimes. La communauté internationale, échaudée par une désastreuse opération de maintien de la paix onusienne qui s’est étalé pendant plus de dix ans jusqu’en 2017, n’a jamais réussi à favoriser le renforcement d’une culture démocratique en Haïti. Ce qui semble avoir toujours déterminé les options des puissances étrangères vis-à-vis de l’île caraïbe, c’est le maintien d’une stabilité d’apparence, même au détriment de la construction d’un État autonome. Pour éviter les migrations de masse, les boat people, les États-Unis développent pour Haïti depuis la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986 une politique de contention qui favorise le pourrissement auquel on assiste.
Dans ce pays hypercentralisé, dont le seul horizon politique et économique se concentre sur ce nœud surpeuplé et sans infrastructure qu’est Port-au-Prince, la classe politique elle-même est en lambeaux. Les guerres internes entre deux clans majeures (en gros, les populistes de gauche héritiers de Jean-Bertrand Aristide et les populistes de droites enfants des Duvalier) ont abouti à une démocratie de niches qui ne se structure qu’autour de la capacité de nuisance de ses acteurs. Dans ce « je bloque donc je suis », le débat démocratique est une vue de l’esprit et c’est par la terreur que les arguments s’opposent. Au point où tout un tas de groupes dissemblables, de nations voisines, d’intérêts privés, pouvaient imaginer que la seule porte de sortie envisageable consistait en la mise à mort du chef de l’État.
Beaucoup de ceux qui observent ce pays, en particulier depuis la catastrophe naturelle qui a suscité un élan global de compassion, voient dans cet énième rebondissement la confirmation d’une détermination du malheur en Haïti. C’était une fausse piste en 2010 déjà, quand l’idée de « pays maudit » était utilisée avec la légèreté de ceux qui préfèrent la métaphysique à la politique. C’est une faute plus grande encore aujourd’hui que les interventions des ONG ont participé à l’affaiblissement de l’État haïtien et que l’international n’a pas encore analysé son rôle dans la propagation des incendies politiques sur l’île. Dans les dernières années, un mouvement anti-corruption a émergé de la société civile et en particulier de la jeunesse haïtienne qui n’a pas été suffisamment soutenu. Ils prenaient la rue en demandant que Martelly, Moïse et tous ceux qui avaient choisi le particulier plutôt que le collectif rendent l’argent qu’ils avaient pris. Ces élans existent. Eux seuls donnent de l’espoir pour Haïti.






