Kot kòb Petro Caribe a : cri d’une génération consciente

Haïti continue de tenir la tête hors de l’eau. Ce n’est ni grâce à ses gouvernants, corrompus jusqu’à la moelle, ni à la faveur de la vigilance de la communauté internationale. Elle résiste à l’effondrement grâce à la mobilisation des générations d’hommes et de femmes qui ont toujours su dire non à temps. Ces citoyens et citoyennes hardis se sont toujours donnés en sacrifice au péril de leur vie décente, d’un avenir prometteur qui les attendrait ou du devenir de leurs progénitures. Des vies et engagements tels ceux de Boukman, de Jean Jacques Dessalines, de Rosalvo Bobo, de Sanite Belair, de Charlemagne Péralte, de Marie-Jeanne, de Jacques Stephen Alexis, d’Yvonne H. Rimpel de Jacques Roumain, pour ne citer que ceux-là, sont des témoignages éloquents. Alors que le pays s’éventre devant la face du monde en offrant sa jeunesse à qui veut bien les accueillir, la jeunesse exténuée par la corruption, les oubliés du capitalisme sauvage et les « damnés de la terre » ont eu la rigueur patriotique de poser une question révolutionnaire : Kot kòb Petro Caribe a ? Voilà une interrogation qui est bien plus qu’un simple questionnement curieux. Si tel était le cas, les interrogateurs auraient été satisfaits après que la question eut été virale sur la toile.
À travers cinq mots prononcés dans un créole haïtien succulent, tout un système gavé de largesses incongrues est mis sur la sellette. La majorité, restée silencieuse trop longtemps, dresse, à l’occasion, un réquisitoire contre les politiques. Par cet acte, des citoyens jadis endormis par de fallacieuses promesses ou par l’absence d’alternative sérieuse se mettent en marche et ensemble pour exiger que lumière soit faite sur le fonds Petro Caribe et que justice soit rendue à la génération présente et aux générations futures. Par conséquent, statut social, appartenance politique, chapelle spirituelle se font l’écho d’une seule revendication qui peut être résumée en ces termes : « ban nou kòb la, ba yo kòd la ». La corruption est donc rejetée dans ses moindres fibres. Une conscience citoyenne « rétrospective » et « prospective » jette une lumière crue sur l’étendue des malversations orchestrées par des décideurs publics de 2008 à 2016. Rétrospective car elle mesure l’ampleur des fonds dilapidés (donc des dégâts) ; prospective puisqu’elle met en lumière les incidences de cette corruption sur la destinée nationale. Jeunes, moins jeunes, vieux, militants et citoyens lambda deviennent l’expression de la nouvelle résistance citoyenne. Une génération qui résiste aux gaz lacrymogènes, à l’intimidation, aux projectiles, aux bastonnades et à l’entêtement d’un président dépassé par les évènements. Seule une jeunesse prête à se perdre pour gagner la justice et le changement constructif peut se permettre de telles prouesses. Pour elle, le macadam est le carrefour où s’entrecroisent une nouvelle vitalité démocratique et l’espoir de refonder une nation qui s’ignorait. Grâce à cette jeunesse, les citoyens ont pris conscience que les réseaux sociaux peuvent être une arme de construction massive. Ces gens désarmés de toute inquiétude et riche de leur seule détermination à ne pas laisser une Haïti chaotique à leurs enfants et petits-enfants sont les porteurs de cause de la reddition de comptes et du respect des biens publics. Ils se muent en boucliers humains.
La mobilisation citoyenne érige une œuvre inédite : les initiateurs ne se comptent pas, ils s’affirment ; les rues sont cabossées de citoyens devenus militants par indignation radicale. Dénombrer les participants devient un exercice périlleux. Les images partagées sur les réseaux sociaux valent plus de mille mots autant qu’elles traduisent le ras-le-bol de toutes les collectivités territoriales. Les divergences ne se taisent pas, certes, mais elles n’ont pas la voix au chapitre. Il existe des groupes à n’en plus citer de nom qui se démarquent par leur passé politique, leur vision politique ou leur agenda. Toutefois, ils disent viser un même but : un changement de système.
Puisque la lutte pour l’avènement de la République d’Haïti désirée est celle de la génération présente, la pertinence l’emporte sur la paternité ; l’éveil citoyen prévaut sur le sectarisme. Seul le silence est complice ! De toute façon, l’heure n’est plus au rafistolage ou au toilettage. Elle est à une refondation sans ménagement qui conduira à l’exemplarité dans la gestion de la Chose publique, à de nouveaux rapports entre les pouvoirs publics, à la garantie des intérêts supérieurs de la Nation, à la justice sociale et au respect des droits fondamentaux.
credit photo: loop haiti






