Haïti: Une Démocratie De Macadam

Par Réginald Calixte, 10-09-2019
Haïti est incontestablement une Démocratie. Grande ou petite, elle en est une. La démocratie est, rappelons-le, un gage de l’expression populaire. Les représentants du peuple, dans un système démocratique, sont tenus de garantir ses droits, ses intérêts et son devenir. Or, depuis la triomphante année 86 (éviction de Jean Claude Duvalier du pouvoir) et la glorieuse année 87 (adoption d’une nouvelle constitution) la démocratie haïtienne traîne l’instabilité politique comme un boulet. C’est au prix de ses crises politiques et de sa riche culture (puisque sa grande Histoire est occultée) qu’Haïti continue de faire la Une de la presse mondiale. Le peuple n’est jamais au chômage. Il a toujours un dirigeant corrompu et incompétent à virer de ses fonctions, un scandale à dénoncer ou une infamie à déjouer. C’est toujours en Haïti que l’expression vox populi vox dei trouve sa véritable résonance : les citoyens ont toujours quelque chose à sauver.
Le génie du peuple haïtien est vivace et paradoxal. Il lui suffit une fièvre électorale pour voter le candidat béni par les puissants, et une faim démesurée pour appeler à sa démission. C’est toujours sans compter sur le Parlement -trop occupé à négocier le prix d’une ratification- et sur le pouvoir Judiciaire qui joue le politiquement correct afin que l’éventuel Chef d’Etat de facto soit issu de ce noble corps de « distributeurs de justice ». Seul le macadam, infesté de violences policières, accueille le peuple pour ses casses, ses revendications et son ras-le-bol général, généralisé et généralisant.
Le macadam a divers occupants ces derniers jours. Quelques-uns profitent des antennes des media pour dicter le contenu des revendications ( dialogue, démission, transition, etc.) tandis que d’autres occupent la chaussée pour exiger départ immédiat et ordonné, procès et justice financière. Dans ces périodes de vives contestations, la rue fait mieux que les institutions et les acteurs. Cependant, notre propension à créer de nouvelles institutions reste intacte. Déjà, une commission de neuf (9) membres se voit confier la lourde mission d’assurer la passation du pouvoir. Quel pouvoir ? N’est-ce pas là une nouvelle pression politique ? Un remplacement avant l’éviction ? En tout cas, l’imagination fertile n’a jamais tué personne. Le président, avec son petit comité responsif de sept (7) membres, n’en disconvient pas.
Aujourd’hui encore, le béton veut sauver la démocratie d’un président exagérément résilient, présumé coupable de maintes « infractions ». Des députés l’accusaient de crime de haute trahison. La Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CS/CCA) relate son implication dans des stratagèmes de corruption alors que la population met à l’index ses incompétences, ses fabulations et son inféodation à l’international. Jovenel Moise, entrepreneur fait chef d’État, est dans l’œil du cyclone en raison de son ignorance de la tri-articulation démocratique : au nom de qui, par qui et pour qui le pouvoir est-il exercé. Puisque c’est au nom de PHTK, par Jovenel Moise et pour Michel Martelly le pouvoir est exercé, le peuple, véritable rempart démocratique, gagne les rues pour rappeler que tout devrait être fait pour l’ensemble des citoyens. Le vice n’a pas su rendre hommage à la vertu.
La démocratie haïtienne n’obéit qu’à la voix de la rue. Vous en doutez? Le Parlement a la prestigieuse mission de légiférer et de contrôler l’action gouvernementale. Mais quelle a été la réaction du Sénat sur le dossier Petro caribe ? Il voulait l’inhumer à la Cour des Comptes. La Cour voulait-elle vraiment produire ses deux rapports (partiel et final) sur la question ? Non. La rue en a décidé après sit-in et mobilisations populaires. Il n’en est pas autrement du président de la République qui avait fait une déclaration fracassante sur la question lors d’une allocution en France et se raviser illico après les vociférations de la rue. Notre démocratie étant trop régulièrement de macadam, Pascal Adrien et Jorchemy Jean-Baptiste appellent à une dernière transition, car, disent-ils, la transition est inévitable. Il est cependant un préalable à toute transition politique : la démission. La démission est une très grande tâche pour les petits décideurs. Notre démocratie, qui n’écoute que l’écho des contestations, est-elle prête pour une dernière transition ? Les transitions, ne sont-elles plus les seules options de gouvernance des oppositions politiques faibles ? Au temps de répondre !
Dans les grandes démocraties, le peuple est consulté constamment, par voie de sondage ou d’enquête. La participation citoyenne est enregistrée même pendant le cours d’un mandat. Chez nous, le peuple se prononce uniquement à travers les urnes et à travers les rues. Souvent, il prononce dans les deux cas un langage contre-productif. Soit irréfléchi, soit violent.
Quand le macadam veut, il peut. Démission immédiate et départ ordonné, transition, procès Petro caribe… La rue a parlé. Point barre!







